Lorsque j’ai proposé à Jean-Pierre Bensaïd d’écrire son histoire, il n’a pas immédiatement été convaincu.

À plus de soixante-dix ans, il avait pourtant beaucoup de choses à raconter. Une carrière dans le voyage, plusieurs entreprises, des rencontres aux quatre coins du monde et, surtout, plus de trente années passées à faire connaître São Tomé & Príncipe.

Mais de là à consacrer deux cents pages à sa propre vie, il y avait un pas qu’il hésitait à franchir.

L’idée lui paraissait un peu solennelle. Il avait travaillé, voyagé, élevé sa famille et saisi les occasions qui s’étaient présentées. Rien, selon lui, qui justifiât de raconter une existence exceptionnelle.

Et puis, une question revenait : qui cela pouvait-il intéresser ?

01

Trouver une raison de raconter

Cette hésitation, je la comprends. Lorsqu’on envisage d’écrire sa biographie, on pense facilement aux grands événements, aux réussites ou aux épisodes qui sortent de l’ordinaire.

Pourtant, ce ne sont pas nécessairement ces moments qui font la richesse d’un récit.

Dans le cas de Jean-Pierre, il y avait bien sûr São Tomé, la Perle Blanche, le consulat et les nombreuses amitiés nouées de part et d’autre de l’Atlantique. Mais il y avait aussi son enfance à Alger, le départ familial en 1962, ses premiers emplois à Marseille et toutes ces rencontres qui, parfois presque par hasard, avaient orienté sa vie.

Nous avions de la matière. Restait à lui donner une forme.

Jean-Pierre a finalement accepté de tenter l’expérience. Il y voyait désormais une occasion de s’arrêter un moment, de revenir sur son parcours et, peut-être, de mieux comprendre certaines de ses décisions.

02

Les souvenirs ne suivent pas toujours les dates

Nous avons commencé les entretiens.

Je lui ai posé des questions. Beaucoup de questions.

Certaines appelaient des réponses immédiates. D’autres demandaient davantage de réflexion. À quelle époque cette rencontre avait-elle eu lieu ? Qui était présent ? Pourquoi avait-il pris cette décision ? Que s’était-il passé ensuite ?

Et parfois, la réponse était simplement :

« Je ne sais plus. »

C’est l’une des particularités de ce travail : les souvenirs ne reviennent pas dans l’ordre où les événements se sont produits.

Jean-Pierre pouvait retrouver avec une précision étonnante une conversation vieille de trente ans, sans parvenir à situer exactement le moment où elle avait eu lieu.

Il se rappelait un visage, une pièce, une anecdote, mais plus difficilement une date ou un enchaînement de circonstances.

Certains détails qui lui semblaient secondaires m’intéressaient particulièrement. Ils permettaient de comprendre une situation, de replacer une rencontre dans son contexte ou de donner au lecteur les repères qui lui manquaient.

Il fallait donc revenir sur certains épisodes, poser la question autrement, rapprocher plusieurs souvenirs. Et parfois accepter qu’un détail demeure incertain.

03

Retrouver les pièces manquantes

Jean-Pierre compare volontiers sa mémoire à son bureau, mais en mieux organisé.

Il imagine ses souvenirs rangés dans de petits tiroirs, attendant qu’un élément vienne les réveiller.

Une musique, une odeur, quelques notes suffisent parfois à faire ressurgir une scène entière.

Mais il arrive aussi que le tiroir reste fermé.

Au fil de nos conversations, certains souvenirs sont revenus progressivement. D’autres ont demandé davantage d’efforts. Il fallait parfois reprendre un épisode plusieurs fois pour en comprendre les circonstances.

Mon travail consistait ensuite à organiser cette matière, à établir une chronologie et à chercher les liens entre les événements.

Une fois les souvenirs réunis, une autre étape commençait : l’écriture.

Il ne s’agissait pas de retranscrire les entretiens les uns après les autres, mais de construire un récit que l’on puisse suivre, tout en conservant la manière dont Jean-Pierre raconte les choses.

Ses expressions, son humour, sa façon de passer d’une anecdote à une autre avaient autant d’importance que les faits eux-mêmes.

04

Se relire, quelques décennies plus tard

À mesure que le manuscrit avançait, Jean-Pierre a commencé à regarder son parcours autrement.

Certains épisodes lui semblaient très éloignés de l’homme qu’il était devenu. En revenant sur ses décisions, ses rencontres et les circonstances de sa vie, il lui arrivait même de ne plus tout à fait reconnaître celui qu’il avait été.

C’est un aspect de la biographie auquel on ne pense pas toujours.

Raconter son histoire oblige parfois à reconsidérer des événements que l’on croyait parfaitement connaître. Non pas pour leur trouver à tout prix une explication, mais simplement parce qu’on les observe, des années plus tard, avec un autre regard.

Au départ, Jean-Pierre se demandait si son histoire méritait un livre. Les entretiens lui ont finalement donné une raison supplémentaire de poursuivre : prendre le temps de la redécouvrir.

Il a d’ailleurs trouvé une formule assez juste pour résumer l’expérience :

« Je me suis rendu compte assez vite que ce livre devenait une sorte de psychanalyse non remboursée par la Sécurité sociale. »

Le Consul des îles chocolat — Récit de Jean-Pierre Bensaïd, écrit par Swan Remaud, Studio Goelan, 2026.